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15 juin 2008 7 15 /06 /juin /2008 18:57

Le riz : voilà une céréale qui suscite bien des débats. Le 22 mai dernier, le petit-déjeuner organisé par l'agence de presse Thomson-Reuters sur le sujet bénéficiait d'un intervenant d'une rare qualité :

Jean-Pierre Brun, président de la London Rice Brokers' Association et actuel patron -- de la troisième génération -- de Marius Brun & Fils.

Basée à Arles, cette société est la seule en France à proposer le courtage en riz. Autant dire que J.-P. Brun avait des choses à raconter, sur le thème "à qui profite la hausse du riz ?".

Commençons tout d'abord par un peu d'histoire. Le riz est mentionné dans des documents chinois datés des environs de –3000 avant J.-C. Il se diffusera dans toute l'Asie peu de temps avant le début de notre ère.

Cette ancienne culture vivrière nous renvoie aussi aux origines de la finance. Dès le XVIIème siècle, les négociants nippons utilisent les chandeliers japonais, base de l'analyse technique. Au XVIIIème, sur le marché d'Osaka, les transactions sont enregistrées auprès d'une chambre de compensation et les premiers contrats à terme sur le riz voient le jour.

Plus récemment, le cours du riz s'est envolé de plus de 100% en huit mois...

 

Paddy, complet, puis blanchi
Il n'est pas superflu de préciser les unités utilisées. Le riz brut qui vient d'être récolté est appelé "paddy". Un premier traitement -- le décorticage -- débarrasse le grain de son écorce et donne un produit riche en fibres dit riz cargo, brun ou complet. Un second traitement en usine aboutit au riz blanchi que vous trouvez dans le commerce.

"En passant du riz paddy au blanchi",indique J.-P. Brun, "la matière perd de 35 à 40% de son volume. Or si le paddy est utilisé comme unité de mesure de la production, le blanchi est la référence du côté de la consommation". Attention au télescopage de chiffres...

Riz compliqué et morcelé
Selon notre spécialiste : "il existe environ 45 000 variétés de riz recensées, qui répondent à différents types : grains ronds, médiums, longs, aromatiques, brisures, etc. Tous les jours, les courtiers en riz en traitent 4 000 à 5 000".Peu homogènes, tous ces riz différents sont consommés par des pays dont les habitudes sont très variables, d'où l'absence d'une marque de riz dominante.

En Europe, nous consommons en moyenne 4,5 kg de riz par tête et par an et jusqu'à 18 kg au Portugal. Dépourvu de standards, le marché du riz ressemble donc à un patchwork.

Le marché physique prime sur le marché à terme
Autre conséquence : "contrairement aux autres céréales, le marché du riz est un marché physique, c'est-à-dire que l'importance des marchés à terme est très limitée", indique Jean-Pierre Brun. Les principaux contrats à terme (futures) qui existent sont traités sur le Chicago Board of Trade, mais les volumes sont peu importants et ces produits portent sur un paddy US non exportable.

Bref, ces futures ne sont adaptés qu'aux Etats-Unis. En conséquence, le riz ne laisse que peu de prise à la demande financière des fonds d'investissement, estime J.-P. Brun.

Le riz : gros consommateur d'eau et de main d'oeuvre
Autres particularités : peu mécanisable, l'exploitation du riz mobilise beaucoup de main d'oeuvre et d'eau. Il est un aliment de base dans nombre de pays pauvres, ce qui lui donne une dimension stratégique pour certains Etats. C'est pourquoi "30% des volumes de riz échangés le sont de gouvernement à gouvernement",note Jean-Pierre Brun.

Des stocks en baisse et des coûts de transport qui s'envolent
Autre facteur lié à l'Etat : "les stocks sont en baisse régulière depuis 5 ans". Ils ont été divisés par deux entre 2001 et aujourd'hui (vers 74 Mt, selon le ministère de l'Agriculture US, l'USDA).

Et une dernière, pour la route : le riz est de plus en plus transporté en sacs dans des conteneurs -- et donc des porte-conteneurs -- plus chers que les cargos céréaliers. Et comme vous le savez, le prix du transport par conteneur ne cesse de monter. Au point qu'à ce jour, transporter un container de riz de Thaïlande au Sénégal coûte plus de 120 $ par tonne, contre à peine 30 $ voilà deux ans.

Jamais nous n'avons produit autant de riz !
"Sur le marché du riz, il n'existe pas de catastrophe, pas de problème de production, pas de pénurie",affirme d'emblée Jean-Pierre Brun, qui ajoute : "nous sommes encore en situation de surproduction".

Pourtant le riz blanc Thaï de qualité B, un grand classique, cotait 200 $/t en janvier 2004, 375 $ en janvier 2008, et plus de 1 000 $ aujourd'hui. Et le 12 mai dernier, la FAO a déclaré s'attendre à une production en hausse à 666 Mt (paddy) et à ce que les cours "restent relativement élevés". Que se passe-t-il ? Entrons dans les détails.

La production de riz progresse régulièrement et a atteint en 2007 le record absolu de 421 Mt (riz blanchi). Le premier producteur mondial est la Chine (130 Mt, selon l'USDA), suivie de l'Inde (94 Mt), de l'Indonésie (35,5 Mt), du Vietnam et de la Thaïlande (autour de 20 Mt).

Comme l'auto-consommation fausse la donne, il est plus pertinent de lister les pays exportateurs : Thaïlande (9 Mt de riz exportés en 2007), le Vietnam (5 Mt), l'Inde (3,5 Mt), le Pakistan (2,9 Mt) et seulement après la Chine (1,3 Mt).

Le marché de l'export : centre névralgique du prix du riz
En clair, l'Inde et la Chine sont bien moins importantes que la Thaïlande et le Vietnam. Considérons le seul marché du riz exporté, petit mais significatif (31 Mt en 2007) : ces deux "petits" pays en contrôlent la moitié. Sans grand risque d'erreur, nous pouvons affirmer que le centre de gravité du marché du riz se situe quelque part dans la péninsule indochinoise.

De plus, le riz ne suit pas les mêmes tendances que le blé, coûteux à produire et utilisé aussi pour nourrir les animaux d'élevage et les agro-carburants. Ce n'est pas le cas du riz, qui reste un aliment de base dont les Chinois, par exemple, réduisent leur consommation à mesure qu'ils s'enrichissent.

Selon Jean-Pierre Brun, seuls les Occidentaux peuvent durablement payer le riz aussi cher qu'aujourd'hui, mais ils n'en sont pas les principaux clients. A preuve, la consommation de riz a été longtemps encouragée dans les pays souffrant de malnutrition, comme l'Afrique, qui en importe 9 Mt par an. C'est beaucoup !

D'où de douloureuses questions pour le continent noir, qui n'a pas eu le temps de développer une alternative agricole au riz. En raison des émeutes de la faim, selon M. Brun, de nombreux négociants en riz ne veulent plus desservir l'Afrique en raison de l'insécurité croissante des chargements alimentaires.

Nous parlerons demain de la formation du prix du riz. Pour notre spécialiste, le riz ne manque pas. Il y en a partout... sauf sur le marché du négoce international ! Aucun fondamental n'explique donc les prix hallucinants atteints par le riz récemment.
A qui profite la hausse du cours ? Vous le saurez demain.

Source : L'Edito Matières Premières

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